10 octobre 2025
| AntithèseTaxer les transactions financières pour désarmer la finance casino
Les volumes vertigineux de produits dérivés échangés chaque semaine témoignent de la dérive d’une finance devenue casino. Ces instruments servent avant tout de support à des paris massifs qui génèrent un risque systémique colossal. L’instauration d’une micro-taxe sur les transactions de produits dérivés permettrait de réduire ce risque, d’enrayer cette finance en roue libre et de soutenir des politiques publiques d’intérêt général.
Dans le monde de la finance, on appelle «produits dérivés» des contrats obligeant les deux parties impliquées – ou permettant à l’une d’entre elles – d’acquérir ou de vendre des actions, des obligations, des devises ou des matières premières telles le pétrole et le gaz à un prix et à une date (ou pendant une période de temps) convenus à l’avance. Les instruments financiers complexes et toxiques que sont les produits dérivés atteignent d’énormes volumes. En Suisse, selon le groupe SIX, qui gère la bourse et publie des statistiques à ce sujet, il s’agit, selon les semaines, de montants variant entre 10 000 ou 250 000 fois le PIB de la Suisse (voir tableau ci-dessous). Voilà qui donne une idée de l’emprise de la finance sur l’économie.
Comment se fait-il que ces instruments, censés être des contrats d’assurances contre les risques financiers, atteignent de tels volumes? Comment croire que les besoins de couverture financière en Suisse se montent à des dizaines de milliers de fois le PIB et à des centaines de fois le PIB mondial? Car en réalité, l’ordre de grandeur devrait être bien plus faible.
Trade Repository Weekly Statistics – SIX Group, 1.7.2024
Comparaison à l’échelle d’une famille
Pour une famille, par exemple, le PIB correspond intuitivement au salaire annuel. La valeur nominale des contrats d’assurance qu’elle a souscrits sur son appartement, sa voiture… ainsi que celle d’une assurance vie, en l’occurrence ce qui serait perçu en cas d’incendie, d’accident, de décès, pourraient peut-être être 5 à 10 fois plus grands que le salaire annuel, mais pas 250 000 fois!
Par contre, si cette famille avait le droit d’acheter des assurances auto sur la voiture d’un voisin qui conduit mal, alors on pourrait imaginer qu’elle le fasse à grande échelle. En réalité, il ne s’agirait plus de contrats d’assurance, mais bien de paris sur l’accident de voiture du voisin, que la famille pourrait d’ailleurs être tentée de saboter pour être certaine que l’accident se produise. De tels paris sont bien sûr interdits pour les voitures mais pas en finance, où miser sur le défaut de telle ou telle entreprise ou pays est monnaie courante.
Une bombe à retardement
Ainsi, les volumes astronomiques de produits dérivés en Suisse, comme dans de nombreux pays, correspondent fort probablement à de tels paris. Or ceux-ci induisent de colossaux risques systémiques. Pourtant, de la «boite noire» que constituent les statistiques du groupe SIX, aucune information ne filtre. Qu’attendent dès lors les pouvoirs publics pour exiger de complets éclaircissements? Car cette situation ne fait qu’accroître l’instabilité dont profite la finance casino.
En ce qui concerne l’UBS, si son bilan est de l’ordre de deux fois le PIB de la Suisse, la valeur nominale de ses produits dérivés, elle, était d’environ 36 fois ce PIB à la fin 2024! Une véritable bombe à retardement: tous les ingrédients sont réunis pour une prochaine débâcle bancaire.
Que faut-il de plus pour que les spécialistes du domaine, y compris universitaires, tirent la sonnette d’alarme? Il est vrai qu’être rémunéré, souvent grassement, par des banques que l’on est supposé analyser, crée manifestement des conflits d’intérêt et des inhibitions. Le contribuable est pourtant en droit de recevoir un état des lieux sérieux de banques qu’il est supposé, le cas échéant, renflouer.
Réduire la finance casino
Les produits dérivés sont des outils d’une finance casino en roue libre qui permettent ainsi à certains de s’enrichir démesurément et à grande vitesse. Il s’agit d’un système hautement instable, caractérisé par des paris et des dettes qui ne cessent de prendre de l’ampleur et dont les pertes associées, à partir d’un certain niveau, sont prises en charge par le contribuable. Effectuer des montages tant douteux que complexes, ainsi que placer en temps réel des mises dans le cadre de marchés financiers dérégulés et manipulés, sont d’autres caractéristiques saillantes de la finance casino. Celle-ci pompe des capitaux en provenance de secteurs dits productifs afin de les transformer en mises pour ses paris démesurés ou en gages pour ses opérations douteuses.
Pour résumer, la montée en puissance de l’informatique, la dynamique de finance casino qui s’impose à l’économie, et l’outil juridique qui autorise de ficeler les contrats financiers que sont les produits dérivés de manière à optimiser les bénéfices des grandes banques et les fonds spéculatifs qui les émettent, sont des conditions qui permettent au secteur financier d’accaparer une partie croissante des profits mondiaux.
Une solution évidente à la question des produits dérivés consisterait à imposer une micro-taxe sur leur volume exorbitant de transactions. Ceci permettrait de réduire ce volume, d’introduire des grains de sable dans les rouages de la finance casino, de générer un revenu susceptible de faire disparaitre certains impôts – dont la TVA sur les biens de base – et de financer la transition énergétique.